Le numéro #3 du 3 avril 2026 de la revue de poésie Tohu-Bohu consacre plusieurs pages à Michel Butor
Saint-Valery... Lieu de la vacance. Entre Paris, Normandie et Hauts-de-France, dans un temps suspendu, se forment les désirs fous, les rêves possibles, l'enfance retrouvée, les amours qui se nouent, ou se dénouent.
Ici, Michel Butor a très vite saisi ce qui se jouait entre le silex et la pierre calcaire de la chapelle Saint-Valery. Face à l'incertain des cartes maritimes, terriens et marins ont dessiné leur carte du Tendre.
L'écrivain a toujours écrit à l'écart, dans le génie du lieu. Du passage à Saint-Valery demeure un livre d'artiste : Le Damier des amours. Par son geste créateur, Michel Butor est de ces écrivains et de ces peintres qui révèlent la cité à elle-même. Un lieu de tous les départs, une vacance pour les possibles à naître.
Les strates de la mémoire et de l'Histoire, « l'échange amoureux des ciels et des sables mouillés » qui fascine Manessier, les lumières et les courants, Saint-Valery-sur-Somme, par nature, est une ville en poésie.
Des résidences d'artistes au Salon du poème, elle le manifeste dans ses engagements.
Les poètes sont des arpenteurs. Après les ripailles verbales de Jacques Darras sur les places d'Arras, après Colette Nys-Mazure sur les traces de Rimbaud à Douai, le numéro trois de Tohu-Bohu entre en résonance avec un lieu de toutes les rencontres et avec l'hommage rendu à Michel Butor (1926-2016) pour le centenaire de sa naissance. Du Damier des amours avec Pierre Leloup au Baiser de Saint-Valery avec Maxime Godard, l'écriture de Michel Butor emmène toujours dans son sillage peintres et poètes : Isabelle Gillet, Mylène Besson, Gontran Ponchel, ainsi que Mireille et Philippe Béra, les amis et éditeurs fidèles.
Avec un cahier spécial sur Saint-Valery-sur-Somme, avec ses rubriques et chroniques, la revue Tohu-Bohu devait être au rendez-vous de cette année 2026, une année Butor de «regards croisés», de « carte blanche », de « chamboule-tout »... de « poésure et peintrie ».
La rédaction de Tohu-Bohu
Saint-Valéry
Dans le sillage de Michel Butor
Une ville en poésie
Un homme monte dans un wagon, La Modification entre les mains...
« Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant. »
Ce jour d'avril 2000, vous prenez le train en gare de Lille-Flandres, direction Annemasse. Vous partez avec quelques-unes de vos notes, en prévision d'un article sur les écrivains du Nord ayant marqué le siècle. Sur le carnet : « Plus personne ne se souvient du prix Goncourt 1957 – Roger Vailland avec La Loi -, mais le prix Renaudot, lui, reste dans l'histoire de la littérature. Avec La Modification, Michel Butor s'impose comme la figure majeure du Nouveau Roman aux côtés de Nathalie Sarraute, de Claude Simon ou d'Alain Robbe-Grillet. »
À Lucinges, dans l'atelier au premier étage d'À l'écart, vous embarquez sur la bonne oreille de Michel Butor. Vous revisitez l'histoire du XXe siècle. « André Breton ? Je n'avais rien pour lui plaire, surtout avec l'étiquette du Nouveau Roman. Mais il m'aimait bien... »
Sans doute Breton avait-il perçu en Butor le souffle de la poésie. Toute la vie, l'écrivain n'a-t-il pas été ce guetteur de tous les possibles nés du hasard objectif ?
Dans La Voix du Nord du mardi 25 avril 2000, vous écrivez : « Butor ne sait pas si sa maison natale à Mons-en-Barœul existe toujours (...) Il confie: " J'ai deux vieilles sœurs. Je vais leur demander l'adresse. J'aimerais revoir cette maison où je suis né. Je veux boucler la boucle ". Il ajoute à Marie-Jo, sa compagne de toujours : " Ce sera l'occasion de revoir les Goya du musée ". »
À la lecture du journal, l'historien Jacques Desbarbieux, de l'association monsoise Eugénies, se mobilise pour retrouver la maison natale... une maison d'ingénieur des chemins de fer qui se trouve rue du Général-de-Gaulle, juste en face du Saint-Claude où vous prenez votre petit café tous les matins.
Né le 14 septembre 1926, Michel Butor revient à Mons, puis au Palais des beaux-arts de Lille, à l'invitation de l'éditeur Dominique Tourte pour la sortie, dans la collection Ekphrasis, du livre : Dirk Bouts - Le Chemin du ciel et La Chute des damnés. Le poète revoit les Goya et boucle la boucle à Saint-Omer, où est née sa mère Agnès Bajeux.
« Tout a commencé dans la rencontre avec Madeleine Carcano », souligne Isabelle Gillet, dont l'écriture - la quête - s'inscrit dans les dialogues entre les lettres et les arts. Les planètes s'alignent en 2010. Pour le numéro 50 et le vingt-cinquième anniversaire de la revue Lieux d'Être, Madeleine Carcano et Régis Louchaert donnent carte blanche à Michel Butor.
L’année suivante, le musée Sandelin à Saint-Omer met sur pied la grande exposition « L'art entre les lignes », qui explore les dialogues de Michel Butor avec les espaces de création picturaux, plastiques, photographiques, voire musicaux. « Quand vous entrez dans la galaxie de Michel Butor, votre vie est stimulée par son immense curiosité. Par affinités électives, mais également de manière très naturelle, vous vous retrouvez à Lucinges, ou dans l'atelier de la peintre Mylène Besson, vous cheminez aux côtés du photographe Maxime Godard... »
Ce n'est pas un hasard si aujourd'hui, Isabelle Gillet - professeure, chercheuse, enseignante, commissaire d'exposition, poète - joue à saute-moutons avec les représentations sociales qui enferment. Dans le recueil Les Visiteuses aux éditions Invenit, elle écrit, dit-elle, « dans le compagnonnage de Maxime Godard et Michel Butor, envers qui j'ai une dette de liberté ».
Dans l'intime de la rencontre, elle confie : « Tout se joue une première fois lors du bac français. Je suis dans une filière scientifique où je ne me sens pas moi-même. A l'époque, il y avait la possibilité d'ajouter un texte. Je choisis La Modification, je suis interrogée sur cet extrait, et je cartonne. Un choix qui me permet de partir vers des études de lettres... »
Isabelle Gillet découvre en 2010 Le Damier des amours, livre d'artiste de Michel Butor et de Pierre Leloup, inspiré par la chapelle des marins à Saint-Valery. Les souvenirs se ramassent à la pelle : son enfance dans la baie de Somme, le sentiment de liberté dans l'espace, les balades au galop sur un Henson, cheval trapu, emblème de la baie...
Du Damier des amours au Salon du poème...
À Saint-Valery aujourd'hui, ils plongent, et replongent. Moustaches à fleur d'eau, les phoques veaux-marins pointent leurs frimousses à marée haute et vous saluent le long des quais. Les enfants restent bouche bée. Les adultes retrouvent un goût d'enfance. Au loin, un train à vapeur siffle entre Noyelles et Le Crotoy. À bord, le conducteur nourrit la bête à grandes pelletées de charbon. On remonte le temps. De retour à Saint-Valery, la plaque tournante, qui permet à la locomotive de faire demi-tour, offre un spectacle permanent. Juste en face : la scène de l'immense Entrepôt des sels. Toujours, il est l'heure de musarder dans les ruelles, de se balader sur les remparts, de flâner le long des quais.
De rêver au temps passé... Guillaume le Conquérant prend la mer pour l'Angleterre, Jeanne d'Arc prisonnière passe la porte de la ville haute. Au bout du bout du quai, on parvient dans le soleil couchant à la buvette de la plage. Saint-Valery, un instant arrêté. Au nord de la baie, entre marais, dunes et roselières, des milliers d'oiseaux viennent se reproduire ou se ressourcer lors des grandes migrations entre la Scandinavie et la Mauritanie. Michel Butor écrit : « Puisque nous avons des ailes / partons pour un long voyage / au-delà de l'horizon / tous ensemble pour pouvoir / nous aider dans l'inconnu / même si nous en avons / quelque obscure souvenance. »
Dans le recueil Migrations, avec sept aquarelles de Graziella Borghesi, publié par Cadastreszéro, il y a toute la matière d'être et d'écrire du poète. « Je n'aime pas être seul dans ma tête. Si quelqu'un me propose d'y entrer, je fais tout pour essayer de le recevoir dignement... »
Chacune des collaborations de Butor avec les peintres, photographes, musiciens, éditeurs est une migration vers l'inconnu, avec pour seul viatique une parole, « obscure souvenance ».
« Et voilà c'est le départ / Un grand claquement de plumes / et de becs nous nous plaçons / les uns à côté des autres / à l'intérieur d'un grand V / dont la pointe est occupée / par qui se sent plus vaillant. »
Le plus vaillant : Michel Butor. Son sourire donne confiance, mais l'œil est vorace de papier.
Philippe Béra partage avec Butor une aventure éditoriale différente, mais aussi existentielle qu'avec Bernard Noël. « Je me souviens de sa manière de pénétrer l'âme de la cathédrale Notre-Dame de Laon. Avec Maxime Godard, nous avons commencé par faire le tour des murs, en nous collant au plus près de la pierre, sans rien voir de l'ensemble.
Puis nous nous sommes éloignés le plus loin possible pour découvrir la force de la cathédrale dans le paysage. Ensuite, il nous a emmenés à l'intérieur. »
À de multiples reprises, Michel Butor est venu en Picardie, notamment en résidence d'écriture à l'IME Baie de Somme à Grand-Laviers, dirigé par Mireille Béra, fondatrice de Cadastre8Zéro. « Les enfants l'adoraient... Et il adorait les enfants », se souvient-elle. Dominique Tourte garde en mémoire cet étonnant moment au Palais des beaux-arts de Lille.
« Michel Butor était venu avec l'une des toutes premières tablettes numériques sur le marché. Entouré d'enfants, c'est lui qui leur apprenait la manière de s'en servir. Il avait une telle gourmandise... »
Avec Butor, tout est une question de rencontres. « Après de longues périodes en dehors de la région, j'ai choisi Saint-Valery et sa chapelle comme lieu d’écriture, sans rien savoir de la venue de Butor, explique le Valéricain Gontran Ponchel. Personne ici n'avait gardé la mémoire de son passage. Quand je découvre Le Damier des amours, j'ai la sensation de trouver un véritable trésor. »
Avec le soutien de la Ville, Gontran Ponchel et son épouse Alexandra Chaudet n'auront de cesse de mettre en lumière le livre d'artiste de Michel Butor, tant celui-ci touche au plus profond l'âme de Saint-Valery. Les murs de la chapelle des marins alternent cases noires de silex et cases de craie blanche où Valéricains et Valéricaines gravent cœurs et prénoms.
Serments d'amour pour la vie, que ni le vent ni la mer ne peuvent rompre. Ici, l'on prie pour les marins disparus. « Mariée noire, veuve blanche / Découpler dans la langue les mots passés au blanc ou noir / Adieu boussole, église, phare ou dictionnaire / Marée de nouveaux couples / Sur le damier de cœur / l'ombre de ma dame », écrit Isabelle Gillet.
Depuis, pierre à pierre, on construit à Saint-Valery une ville en poésie. Un premier Salon du poème est mis sur pied en mars 2024 dans l'écrin de l'Entrepôt des sels. Dans les cales de ce vaisseau, remis à flot en 2020, devenu un lieu de culture et de spectacle vivant, la brique rouge se marie au velours du théâtre, puis aux verrières des terrasses, avec une vue à 180 degrés sur la baie.
Pour chaque salon et chaque migration de printemps, les associations, les habitants, les petites mains qui tricotent un damier de laine sur une idée d'Isabelle Baudelet, les enfants des écoles en ateliers d'écritures avec l'écrivaine Florence Saint-Roch, les artistes et poètes de la cité, les artistes et poètes venus d'ailleurs, toutes et tous se placent dans le sillage de Butor, à la pointe du V.
Par-delà la mort, il demeure le poète de tous les départs. On l'imagine dans sa salopette bleue, devant la mer, face au vent, chapelle des marins dans le dos. Bec de butor étoilé, pointé vers le grand bain cosmique de la baie.
Lors du prochain Salon du poème de Saint-Valery les 11 et 12 avril, on fêtera l'anniversaire de la naissance de Michel Butor à Mons-en-Barœul.
On n'est pas sérieux quand on a cent ans...
Quel beau souvenir. J'avais confié à Michel Butor une tablette iPad que je conserve toujours précieusement avec son dessin. Quelle joie de le voir découvrir cet outil numérique et d'entendre sa réflexion " qu'il aurait pu faire tant de choses s'il avait connu plus tôt cette technologie ". En tout cas mes 3 enfants retiennent une grande émotion de ces moments magiques, dont on conserve une vidéo filmée au restaurant l'Hamadryade de Villeneuve d'Ascq où nous l'avions fêté dignement avec un Vivat flamand ! Jacques Desbarbieux
Voir ici la découverte de l'iPad par Michel Butor
Poésure et Peinture
Le Damier des amours faufile ses variations poétiques sur une autre figure mythique ; Thésée dans la mythologie grecque, dont une voile blanche hissée en mer annoncerait le retour à son père, Égée, et une voile noire sa mort. Victorieux, Thésée, tout à sa joie, oublie de hisser la blanche et son père, de désespoir, se suicide. Michel Butor, tout en filant le lien avec cette histoire de marins, d'amour et de mort, brode sur l'inversion du noir et du blanc et déplace le récit ailleurs : en baie de Somme, à Saint-Valery. Et sûrement, il nous embarque dans les amours, l'amitié et la langue en levant les amarres.
Amarres et amours
Tout commence en amour. Michel Butor s'est promené dans la baie de Somme avec son épouse Marie-Jo, Maxime Godard les a photographiés devant cette architecture singulière: ce sera la photographie intitulée Le Baiser de Saint-Valery. Nous sommes sur le port, puis dans la vieille ville, et dans les hauteurs d'un estuaire. Dès lors, voici que le poète prend le large, porté par le génie du lieu, le génie de la baie. Il inverse son regard, voit le port depuis la mer, depuis le point de vue du héros grec Thésée, plutôt que de la position d'Égée, son père au littoral de l'attente. La pudeur élude ces attachements éprouvés par l'absence qui font la substance du tragique : Michel Butor se place du point de vue de celui qui revient, Thésée, au point de mire. Belle dérobade à l'attente incertaine, le poète est voyageur. Et c'est un des appels du lieu. La mer, métaphore d'une vie houleuse, nous dit les fluctuations de toute vie entre les creux de la vague ou la déferlante d'un mascaret. Michel Butor choisit le point de vie du fils et non du père qui meurt. C'est dire que le choix d'un angle du regard est affaire de philosophie. Moins le deuil - seule une veuve est nommée - que les amours, au titre.
Des amours plurielles: Le Damier se déplie par son format en accordéon - un leporello, du nom du valet de Don Giovanni, dont on sait la comptabilité des conquêtes amoureuses. Le sous-titre du livre promet un autre déplacement sur une carte de tendresse ; « l'ermitage de Saint-Valery ». Là, en contrebas de la chapelle, existe une fontaine de fidélité, dont la devise est la Fides, cette fidélité que promettent les cœurs et prénoms gravés sur la pierre des murs de la petite chapelle où l'on priait pour que les marins perdus reviennent à la terre, pour que les femmes stériles puissent enfanter. Une fontaine de vie.
Multiplier les déplacements de points de vue et de vie dans le temps et l'espace élude la position du centre (Michel Butor préfère Dédale au Minotaure, nous y reviendrons). Sans doute est-ce une des vertus cardinales de cette poésie que de nous inviter à la table de désorientation pour nous réamarrer à la vie...
Nous voici déplacés en poésie dans des temps mythologiques, dans une archéologie du souvenir, des strates de pierres, un palimpseste de gravures, un paysage aux passages
Incessants : une chapelle en surplomb sur une baie de marées, de transits et autres passages d'amoureux, d'endeuillés, de vulnérables.
Mais le point de départ est moins une culture commune grecque que le jeu complice entre deux hommes ; lors de ce séjour en baie avec Michel Butor, Pierre Leloup photographie deux matières très concrètes : la pierre blanche, tendre et friable, et le dur silex noir. Alternées, elles composent l’architecture commune à la chapelle et à l'église Saint-Martin. Pierre Leloup propose de faire un livre-objet à partir de ses photographies, où son ami interviendrait en poésie dans un second temps. L'un surprenant le second qui, à son tour, surprendra le premier...
L'architecture de la chapelle des cœurs donne la contrainte du livre : son cadre. Dès l’idée émise par le plasticien, le poète dessine un croquis pour construire ce livre en damier, avec un texte écrit aussi en damier.
Il propose de réduire le format des photographies pour faire « des pages en damier » et de conclure, malicieux : « À vous de jouer. » Le choix sera de réaliser six pages, avec pour chacune deux cases horizontales sur quatre verticales, pour une alternance régulière entre poème et photographie.
Une fois imprégnés de ce paysage d'allers-retours de marins, de marées, d'oiseaux migrateurs, le jeu du damier continue à l'atelier : des cases blanches où écrire, et des cases noires pour les clichés photographiques. Michel Butor a pris la proposition de son ami au vol, l'a développée. Le livre sera dialogue, correspondances, rebonds, particulièrement dans cet
entre-deux de l'estran qui fait d'une baie l'espace sans cesse renouvelé de l'in-défini, de l'in-saisi, de l'espacement. L'écart, comme l'on parle d'un pas de côté, ouvre la possibilité de dire l'altérité du paysage. Et quel paysage ! Une baie si proche, en appel du lointain... une mer qui se retire, et, d'une remontée de draps, découvre son lit.
Découpler les mots, décupler les sens
Une fois le dispositif de création posé, la matérialité du livre donne du jeu : d'abord, un jeu de résonances invite aux perturbations et permutations du noir et du blanc, en déjouant tout manichéisme. Le poète fait passer le blanc au noir, met le noir à blanc, dans un jeu de passage, de fluctuations, qui rappelle mer et marées. Un va-et-vient, un pas de deux, une danse de mer.
La contrainte mathématique, géométrique, de 48 cases, 24 quatrains, offre le cadre pour prendre la tangente. Et les mots de Paul Valéry me reviennent : « des chaussures trop étroites nous feraient inventer des danses toutes nouvelles.» (Les Valéricains-es ne m'en voudront pas d'invoquer le poète plutôt que le saint patron guérisseur de leur ville !) Michel Butor, après avoir posé un fil narratif (Thésée/Égée) et un dispositif (case blanche/case noire), défile la trame et libère la langue de ses carcans. Il détourne les expressions figées usant les adjectifs noir et blanc - certaines existant (comme nuit noire, nuit blanche), d'autres non (veuve noire existe, non veuve blanche) -, pour dissiper les
manières univoques, bifurquer vers un autre sens. Manifeste refus de définir pour infinir le sens ! Le collage des matières et mots crée des alliances inattendues. Poser le principe d'un jeu de combinatoires, c'est célébrer le mobile, le vivant, rebattre les cartes et les cases. Plaisir du jeu d'une case à l'autre, d'un quatrain à l'autre. Invitation à une autre circulation que celle de suivre la diagonale imposée par le jeu de dames.
Écrire quatre à quatre
Dans ses quatrains de huit à douze mots, tous reprenant les deux adjectifs blanc et noir, le poète prend vite le large : pierre, oiseau, bateau, voile..., matin, journée, nuit sont autant de références-repères à l'espace et au temps, rejoués. Ce sont alors les associations dans la langue qui font retour - « série noire », « magie noire », « idées noires », « tableau noir », « marée noire » -, autant d'expressions associées à leurs contraires - « série blanche », «magie blanche », « idées blanches », « tableau blanc », « marée blanche » -, comme on retournerait la langue pour la prendre à l'envers et la contrer. Jeu sur les clichés de langue et rituels : « fumée noire », « fumée blanche » de l'habemus papam, « voile blanche », « voile noire » sur les bateaux du présage renvoient à des codes culturels. Seuls Thésée et le Minotaure sont cités. En creux, l'absence d'Ariane ne peut nous échapper. Ces personnages mythologiques nous renvoient au labyrinthe, figure récurrente de l'œuvre littéraire de Michel Butor. Dédale des amours électives ou voile noir de l'absence jeté sur les amours ? Noir de mauvais augure sur le blanc annoncé ? Selon quelle alchimie les noces sont-elles encore possibles ? Le duo a créé les conditions du souvenir d'amour, mais c'est dans la langue, non dans la narration, que se forment les couples. Ainsi d'un quatrain rompant avec la désolation : Manière blanche / dissipation / manière noire / retrouvailles.
Motif décoratif mural, surface lisse et traces manuscrites, jeu de lumières et d'ombres, Michel Butor accentue encore le contraste de valeurs. Le dispositif plastique permet à l'écrivain de se plier à la contrainte pour répondre à l'invitation et la prolonger. Mais rares sont les livres d'artiste qui restituent un labyrinthe de façon aussi visuelle, comme Pierre Leloup le fait en variant les cadrages de ses photographies sur les arêtes des murs, les angles, les gros plans, dans lesquels ne se profile aucune sortie, sinon un rai de lumière. Faire l'expérience du dédale consiste souvent à sentir qu'on est déjà passé par un chemin, à tenter de re-connaître, à faire de cette reconnaissance un repère. Aussi le photographe nous propose-t-il deux clichés identiques positionnés différemment, et un troisième presque identique, mais au cadrage légèrement plus large. Une fois le livre déplié, ce travail devient kaléidoscope. Les repères temporels (matin, nuit, journée) à l'orée du livre sont l'écho en poésie des variations de mise en lumière du photographe.
Et la succession rapide des quatrains, comme de monter et dévaler quatre à quatre, joue sa partition.
Seconde partie, dédale au carré
Quelque chose nous dit qu'on y perd son nord. N'est-ce pas le propre du labyrinthe de déboussoler ? Les déplacements si réglés du jeu de dames sont aussi déjoués que l'est une écriture ancrée au nord. Aucune vue panoramique ou globale des bâtiments ne permet de se repérer.
Tout est cadré à l'échelle de petits pans de mur. À peine un petit lambeau de ciel, coincé entre deux murs sur une seule des photos, elle-même coincée au milieu. Le Damier s'inscrit dans une double poétique de la loupe et du fragment. Facétieux, Pierre Leloup nous colle le nez au mur et met Michel Butor au pied du mur... et à celui-ci de se laisser enfermer dans la logique des carrés et de s'en échapper pour choisir son terrain de jeu : les couples de mots.
Peut-on contenir ce dispositif dans le coffret de bois qui contient le leporello ? Blanc cassé côté face et marron au dos : le nœud du bois semble sceller l'écrin. Le blanc n'est plus si blanc ni le noir si noir. Livre-kaléidoscopie du labyrinthe dans l'entrelacs des sens (dans tous les sens du mot, de la direction de la lecture visuelle à la signification) où les deux artistes se rejoignent dans l'attention aux mots, qu'ils soient des inscriptions murales pauvres et spontanées ou qu'ils soient, dans les cases blanches, en lettres frappées.
Ne nous arrêtons pas si tôt, il existe une suite ! Pierre Leloup répond à son tour et réalise un panneau donnant à voir l'ensemble des 48 cases surplombé d'un nouveau carré où il inscrit le titre, Le DAMIER des AMOURS l'ermitage de Saint-Valery. Comme si le tablier, déplié comme un plateau de jeu, était redressé à la verticale. Ce dépliage de cases brouille encore le sens de la lecture d'un livre dont Patrick Longuet a relevé l'évolution : « D'un volet à l'autre, le damier suit une progression des choses de la nature aux choses de l'esprit en passant par les bêtes et les hommes. » Sans conteste, le texte, lu de gauche à droite, quitte le paysage (nuages, pierre, vague) pour les féeries imaginaires (sorcier, roi, ange) et les impalpables (regard, humeur, magie). Face à la mise à plat en panneau, le regard choisit ses rebonds, que les symétries et répétitions stimulent.
La manière de Pierre Leloup multiplie les ondoiements qui perturbent les carrés et les angles. En réponse au poème, il a peint sur ses photographies des motifs blancs ou noirs, comme on superpose un pion sur un autre. Le duo invente son jeu de relance, de réponse, va et vient. La progression de ce dialogue plastique suggestif, illustratif ou décoratif vient infirmer le sens supposé de la matière à l'esprit, de la figure à l'abstraction. Cette suite engage a rejouer une partie sur ce damier d’un geste précis et rapide, d’une commune légèreté. La première modalité, suggestive, d'un coup de pinceau, procède par hachure ou effacement. La seconde, illustrative, traduit le texte de façon littérale et figurée : une vague, une tête de sorcier, un œil figuré, un oiseau stylisé, une voile [de bateau] qui s'éloigne... La dernière, décorative, décline des motifs, lignes de tourbillon suggérant les « conjurations ».
Seraient-ce les flux et reflux des marées qui ont inspiré ce va-et-vient, cette porosité pour la production du livre d'artiste et du panneau? Le pinceau rend la pierre plus ondoyante, joue des plis sur les bords du panneau, ici les lignes des gréements, là celles des monts, ou encore d'un livre feuilleté. L'encre dame le pion du doute: La page blanche / hésitations / la page noire / brouillonnements.
Le damier a quitté l'ermitage, son retrait. Dans la correspondance de l'image et du texte, le damier s'est transformé, rallié au pays imaginaire de Pierre Leloup, peintre des bois, des masques, des miroirs et points de fuite. Le mouvement des eaux a adouci le minéral.
Le Damier est lui-même pris dans les va-et-vient d'une marée qui, pour mieux revenir, se retire. Danse de mer.
15 septembre 2025
Note : Il existe 40 exemplaires du livre réalisé en 2005 et 10 panneaux avec photographies peintes.



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